À l’écart. Rue de Paris.
La rue de Paris de Frédéric Teschner est à Montreuil, là où il avait son atelier. Avec ce titre, le graphiste signale un point d’ancrage et une perte de repères (chacune des dix images est en lien avec un prélèvement photographique prise dans, près de cette artère longiligne menant à la capitale). Cette série de dix gravures témoigne d’une attitude, à la croisée de deux notions, la tangente et la périphérie : n’être jamais entièrement saisissable, n’être jamais dogmatique. L’atelier de Frédéric Teschner a réalisé un nombre conséquents de projets pour des « banlieues », soignant des signes typo-graphiques opérationnels dans des zones urbaines à l’ombre (Ivry-sur-Seine, Montreuil, Gennevilliers, Chelles…), insuffisamment habitées et regardées pour elles-mêmes.
Quelques milliers de villes françaises ont une rue de Paris. Se relier à la capitale dans sa cartographie, au-delà de la littérale allégeance commerciale et hégémonique, c’est avouer une énergie ardente, une flamme communarde, une liberté cosmopolite, grouillant à toute heure. Au Havre, la large et courte Rue de Paris est perpendiculaire à l’embouchure de la Seine, la plus influente rue de Paris de France. L’allée à colonnade, venteuse, fantomatique comparée à sa vie d’avant-guerre parait toujours désertique. Une rue de ciment et de bitume.
Rue de Paris a été initiée et imprimée au Havre. Aucun hasard. Rue de Paris était possible au Havre. Par la présence de Yann Owens et du fait du Havre. Frédéric Teschner a rencontré la ville en 2011 et lui a consacré un polyptyque. 2011, dans le cadre d’une Saison Graphique et sur l’invitation de Pierre-Yves Cachard à la Bibliothèque Universitaire, le graphiste conçoit un ensemble de cinq affiches sérigraphiées. Au Havre, Frédéric Teschner s’est mesuré pour mieux opérer sa dissolution, à la monumentalité d’un port, son aplomb et la reconfiguration architecturale et organique de sa périphérie, la ville. Dans HAVRE, Frédéric Teschner amalgame la beauté des gris, des cieux, la splendeur des parcelles de rien. Il y intègre la simplicité du quotidien avec des fragments de lettrages (issus d’enseignes, de pancartes, nom des bateaux…) qui constellent nos déplacements ordinaires. 2015, avec Yann Owens, Frédéric Teschner poursuit ses questionnements de graphiste à travers cet ensemble de dix gravures. Loin de Paris, loin des pairs, des sœurs et des pères. Graphiste et imprimeur œuvrent dans les marges. Là, où on peut en découdre avec les corpus officiels. Là, où on peut requestionner ses idéaux et les silences. Frédéric Teschner dépose avec Rue de Paris, les impératifs du graphiste et brouille les rassurantes fonctionnalités, les convenances. Un·e affichiste est habitué·e, formé·e à venir contraster, apaiser, orienter, informer ou permettre des échappées à travers des places publiques, les rues, des pierres privées ou des bâtis publics - hôtels de pouvoirs. Iel a pour dessein de mailler le tissu urbain grâce à des signes contextualisés. Un·e graphiste travaille toujours dans et pour les espaces publics. Par définition. Par conviction. Par héritage grapusien. Il faut en face une conscience, des savoirs et le courage des commanditaires et des institutions (publiques). Que nous dirait Frédéric, s’il savait que nous allons laisser ou assister à la disparition d’Une Saison graphique ? Que penserait Frédéric, s’il savait que la rencontre1 du design graphique et de la ville n’a pas eu lieu ? Il semblerait que chaque génération de graphistes ait à nouveau à prouver ses raisons d’existence. Comme si l’ephemera - pièce constitutive et majeure de la discipline- entérine que le design graphique ait toujours à intégrer, à vivre son inexorable disparition.
Rue de Paris, dispositif monumental, scelle, en creux, un questionnement au design graphique. De l’affiche - de sa vertu fonctionnelle- ne reste ici que l’ombre de la ville. Une affiche brisée ? Qui a perdu ses mots et son message ? Une affiche sublimée qui n’a plus besoin de mots pour faire sens ? Avec ces dix gravures en édition limitée, on ne peut plus parler d’ « affiches », mais jamais cette série n’aurait existé, si Frédéric Teschner n’avait pas été un remarquable affichiste. Elle est en parfaite cohérence et continuité avec son travail de graphiste. Le graphisme est un art de rue. Pour la rue. À la rue. À la merci des décrets, des poings qui se lèvent, des mains qui lacèrent et qui jettent.
Dans la continuité du brise-vent havrais, cet ensemble de surfaces imprimées fait bloc. Dix blocs évanescents, auquel le, la regardeur·se, citoyen·ne-flâneur·se devra se confronter ou s’imprégner. Iel devra traverser ce grain 2dont iel a du mal à définir la matérialité et la direction (d’autant plus ici à Hatch dans la scénographie de Kevin Cadinot). Les déplacements se font dans chaque image et dans leurs interrelations et plongent le.a citoyen·ne-flâneur·se dans un ressenti vague, celui qu’on éprouve face à des ruines mystérieuses, à nos passés qu’on peine à reconstituer. La taille des images, issues d’une grande plaque métallique de zinc et leur texture semblent évoquer les stèles organiques de Carnac ou de Stonehenge, où l’écorce minérale se mêle à la frontalité et à l’étrangeté. Dans Rue de Paris, tout est réel. Toute vision emprunte. À un coin de rue. À un ciel. À un ressenti lié à un souvenir. Frédéric Teschner emprunte beaucoup à la rue : murs, asphalte, graffitis, sacs poubelles, détritus… De ces empreintes urbaines, il reconstitue des masses, hiératiques et flottantes, alliages de décharges intériorisées et de projections architecturées. Ces décharges sont autant des points d’éveils que des pièces de rebuts, concrètes ou numériques, repliées dans notre mémoire. Nos alliances numériques nous entraînent à forer dans différentes réserves de matériaux. Le graphiste travaillait ses compositions graphiques à partir des fichiers Bitmap et des particules de pixels, cette matière qui transporte le concret et la poussière de nos modes de captation et de communication. La collaboration avec Yann Owens questionne nos addictions à la reproductibilité de l’image, imprimée et digitalisée, par l’usage croisé de techniques anciennes et contemporaines. L’aquatinte creuse une trame aléatoire qui contredit et dialogue avec la trame numérique, rigide. Les trames tissent des points de passages entre les profondeurs et la surface, entre une réalité apparemment organisée et sa captation. À la recherche assidue du graphiste face à ces différents réels (ordinaires, photographiques, numériques), l’imprimeur répond par des gestes précis, qui n’avaient jamais atteint une telle ampleur. Ce qui se fait à la main, doit être exercé, répété avec exigence. Le passage d’un écran à un autre, a exigé complicités et continuité. À l’écart.
Cet ensemble – aggravant par l’action attaquante de l’aquatinte, l’instabilité- est devenue une pièce ultime dans le parcours de Frédéric Teschner. Chacune des dix gravures se revendique du régime du voile, qui se dépose et se recompose, tel un souffle continu de révélations et d’opacités. Un étendard de la disparition (graphique) et de sa survivance.
Rue de Paris.
Du jeudi 9 avril au samedi 10 mai 2026
HATCH galerie du livre et de l’objet imprimé
17 allée Aimé Césaire 76600 Le Havre
Éditeur imprimeur : Franciscopolis éditeur
Sur une proposition de Clémence Michon, Vanina Pinter, Yann Owens
Scénographie : Kévin Cadinot