novembre 2016

A–Z (sur Anette Lenz),

Neshan magazine n°37 (IR), version française.

Septembre 2002, journaliste au mensuel étapes : j’entre pour la première fois dans l’atelier d’Anette Lenz. Deux jeunEs graphistEs de la rédaction me l’avaient recommandées, elles suivaient attentivement celle qui, dès la fin des années 1990, incarnait le graphismE en France. Il faut entendre, sans le prononcer, ce E, traduisez par graphisme réalisé par une femme auteure, parce que la scène française aussi engagée et libertaire se prétend-elle est – et demeure – bien légère ou irresponsable sur son positionnement envers ses graphistEs (femmes). J’ai écrit un article maladroit — 1, tellement je le souhaitais impactant. Depuis, je n’ai rien publié sur son travail alors que (ou parce que) c’est l’atelier où je suis le plus allée, me nourrissant des réflexions d’Anette Lenz sur le design graphique, de cette passion dévorante qu’elle met dans le moindre projet. J’ai écrit beaucoup de textes, d’articles monographiques. Peu de ces personnes savent à quels points ces phrases, de pensées en palimpsestes, devaient à Anette, à quel point elle m’avait démontrée que le design graphique est une discipline de premier ordre. Un(e) critique se construit autour de quelques créateurs, créatrices qui sont ses contemporains, mais à quelle distance faut-il se tenir d’eux pour écrire des mots justes ? Quels regards est-on autorisée à porter sur les œuvres qui vous ont permis de vous définir dans une profession ? Pourquoi ce qui vous lie peut devenir ce qui vous empêche ?

 

En 2002, dans son atelier, un espace industriel, blanc et lumineux, situé à proximité de place de Bastille surgissait du mur l’affiche Rwanda réalisée avec Vincent Perrottet pour le théâtre d’Angoulême. Durant douze ans, pour le théâtre d’Angoulême puis pour la Filature de Mulhouse, Vincent Perrottet et Anette Lenz ont conçu un ensemble de communication remarquable. À Angoulême, chaque saison avait sa thématique, mais l’intention générale soulignait un impératif, faire de la culture, de la vivacité des arts vivants et des arts visuels, le ciment de la citoyenneté. Les deux graphistes aiment à rappeler et ce, de différentes manières, que derrière une œuvre (pièce de théâtre ou image), se campe, se tisse, un contexte humain et culturel. Ainsi les habitants de cette petite ville française, Angoulême, ceux qui ne sont pas forcément des spectateurs, des abonnés, peuvent devenir les personnages principaux de la brochure de théâtre tout comme le personnel du dit théâtre. En 2002, la brochure pensée avec le photographe Myr Muratet plonge le lecteur dans des instants de contemplation urbaine, dans des lieux ou avec des personnes ni privilégiées, ni spectaculaires, là où le regard habituellement préfère fuir. Ces mises en perspective et en abîme de nos vies, se révèlent tout aussi féroces que touchantes, on ne sait s’il faut avancer ou reculer de ce plongeoir pour regarder la précarité ou l’intensité de nos existences. Avec d’autres photographes, qu’on pourrait rapidement rattacher à l’école humaniste, ils ont conçu des brochures qui certifiaient aux spectateurs, que le théâtre est un centre névralgique de créations, d’actions politiques et humaines. Ce duo dualiste, à travers ce répertoire théâtral, ravivait l’héritage de Grapus — 2, sans en reprendre la violence gestuelle. Grapus, dès le théâtre de la Salamandre travaillait les brochures de théâtre comme des objets graphiques à part entière, avec le même engagement que pour les affiches. La visibilité immédiate dans la ville des affiches ne doit pas faire ignorer la force de ces objets gratuits, se disséminant partout dans les lieux publics comme dans les intérieurs. Anette Lenz les conçoit avec un soin maniaque, intransigeant. Pourquoi mettre tant d’attention dans ces ephemera anodins ? Au cœur du quotidien, des heures difficiles ou insignifiantes, ces objets participent à redonner du sens, à reconsolider la primeur de l’attention, comme des petites « allumettes » pour regarder et écouter l’autre (artiste, spectateur, quidam). Ils participent à affirmer selon le combat de la philosophe Marie-José Mondzain « la culture comme condition de possibilité en amont de la vie politique elle-même » — 3.  Avec modestie et acharnement, il s’agit pour la graphiste de construire des objets ciblés, profondément populaires et de rendre l’œuvre et ses lecteurs, généreux, sagaces, aux aguets des situations contemporaines enchevêtrées entre soi et les autres. 2000-2001, Anette Lenz signe la brochure du théâtre de Rungis en bichromie, bronze et magenta — 4. Dans ces compositions minimalistes et irradiantes, en échos par transparence du papier entrent en scène des illustrations facétieuses. Le livret s’impose sensuel, profondément altruiste, les compositions picturales se lient aux émotions humaines. Une page peut simplement faire voltiger la légèreté, l’évanescence fascinante (Pelléas et Mélisande), une autre traduira la violence tacite de notre société (Rwanda), une autre encore la plurivocité des sensations (Jacques Higelin). L’ensemble coordonné des décors multiplie des scénettes contrastées. Contre tout, il faut danser dirait une Pina Bausch, l’Allemande aux spectacles confondant les répertoires.

 

Au fil des années et des crises économiques, les institutions culturelles françaises répercutent les baisses budgétaires, au point où la participation du graphiste est, dans ces lieux, compromise. En 2015, une série d’affiches conçues par Anette Lenz pour le théâtre le Relax, à Chaumont-en-Champagne – où siège le centre international du graphisme – se réduit à l’essence de l’acte de résistance : un questionnement, une feuille de papier, blanche ou froissée, des ratures. Être graphiste ou ne pas l’être ? Faut-il accepter l’effacement ? « Le sort se joue ici et maintenant ». Pour chaque structure, Anette Lenz définit une identité visuelle, elle n’y applique pas un déroulé systématique. Chaque page, chaque affiche aura sa respiration dans un ensemble harmonisé, toujours reconquérir la persévérance de l’individualité dans une communauté. À l’image de sa dernière identité visuelle pour l’Onde — 5 – théâtre et centre d’art – une gamme chromatique matérialise le cycle de la saison. Le spectre des couleurs étaie la verticalité typographique de l’identité, qui s’étire à l’instar des fréquences cardiaques. On pourrait aussi évoquer la brochure de Radio France (2001–2002) et avec elle, souligner la musicalité de ses compositions : comment un chemin de fer, une vitrine Decaux peuvent-il mettre en mouvement ? L’animation, littéralement, donner du souffle aux autres, à chacun, est au centre de sa réflexion. Cela se ressent dans ses vidéos ou animations interactives, mais tout aussi efficacement avec le mouvement qu’elle active à travers des surfaces papiers. Ainsi de la carte de vœux réalisée pour un complice, Jean-Yves Grandidier, l’imprimeur du Lézard graphique. À nouveau, une forme simple, un carré et de ce cadre, s’échappe l’instable :  d’autres carrés qui ne tiennent pas en place formant des combinaisons en boucle. Jamais l’œil ne stabilise, il cherche encore une autre combinaison, une bonne, une meilleure, une plus juste. L’œuvre s’apparente à une signature méthodologique, les gestes graphiques d’Anette Lenz, sont incessamment recommencés, rejoués, réinventés. Peut-être faut-il l’avoir vue à l’œuvre, pour saisir que rien ne suffit au travail en cours. Il n’y aura jamais assez de questionnements, d’essais, d’errances (parfois elle conçoit « La » piste, qu’elle oublie pendant des semaines pour finalement y revenir). Peut être est-ce avec la commande du centre chorégraphique du Havre, Le Phare, qu’Anette Lenz met au point l’une des dimensions de son travail et concrétise ce qu’on pourrait qualifier comme des « instants lumineux ». Pour elle, le design graphique se situe du côté de la lumière, il éclaire, il forge des espaces-temps psycho-sensoriels qui au-delà du brouhaha constant (visuel, sonore, intérieur) permet de se concentrer sur de fragiles lucioles : beautés de l’éphémère, consciences aiguisées, nous ramenant à la vie — 6. Là aussi, il faudrait avoir accès à l’envers de la création, les cahiers de recherches pour Le Phare, notamment, ces multiples essais (de trames, d’effets narratifs, d’éclairage, etc.). La création n’est qu’une suite de tentatives de compréhension, de figurations qui se figent parfois en des lueurs, des déclencheurs. « Il n’y aura que des signaux, des singularités, des brides, des éclairs passagers, même faiblement lumineux » — 7. Telle pourrait être un début de lecture pour l’affiche, Célébrer la terre (Paris, 2015). 

« La couleur est le lieu où notre cerveau et l'univers se rencontrent » écrit Cézanne à Joachim Gasquet. 

1 — Étapes: 89, octobre 2002. 

2 — Née à Esslingen, diplômée de l’école des arts appliqués de Munich, Anette Lenz arrive en France en 1989. Attirée par l’énergie visuelle développée par Grapus, elle intègre leur atelier durant quelques mois, avant de partir avec Alex Jordan pour les débuts de « Nous travaillons ensemble ». En 1993, elle crée son propre atelier. Depuis 1999, elle est membre de l’AGI. 

3 — https://www.youtube.com/watch?v=yON3t5otyb4

4 — Avec la complicité de son assistante à l’époque Maroussia Jannelle.

5 — Joël Gunsburger en assure la direction. Depuis Rungis, Angoulême, Mulhouse, leurs échanges prouvent la solidité d’une commande graphique sur la durée et son renouvellement. 

6 — Cf. Les réflexions politiques et poétiques de Pasolini sur les lucioles et Georges Didi-Huberman, Survivances des lucioles, éditions de Minuit, 2009.

7 — Didi-Huberman, op.cit., p. 36.