août 2015

Challenging Intersections, (Studio Ter Bekke & Behage),

Neshan magazine n°35 (IR), version française.

L’entièreté que propage Evelyn ter Bekke et Dirk Behage dans chacun de leur projet aboutit au fil des années à une forme relationnelle avec leur commanditaire singulière : complicité, amitié, voire connivence familiale. Dans cette modalité d’être face à la commande, la distinction entre le commanditaire et le duo s’estompe : le projet devient leur entreprise. Ils connaissent chaque cimaise du musée, sa région, sa gastronomie. Ils hument l’histoire, le répertoire littéraire, les conditions humaines et économiques de chaque structure dont ils ont la responsabilité graphique. Leur domaine d’intervention peut être éclectique à condition qu’ils n’aient pas en face d’eux un commanditaire à la contenance incertaine, aux intentions floues. Leur discipline, ses formes et ses desseins, ne mérite aucune ambition timorée. Cette relation au commanditaire, loin d’être anecdotique (ou d’être un lieu commun en France) qualifie leur production. Pour preuve, il parait inévitable de penser et de classifier leur oeuvre autrement que par l ’ « entrée » commande. Pour chaque entité, ils déploient une substance graphique spécifique.

 

À son arrivée à la direction du Théâtre National de la Colline en 2009, Stéphane Braunschweig ne souhaite pas conserver le logo de l’atelier de Jean Widmer (calqué sur l’architecture intérieure de la salle, « un escalier symboliquement descendant »). La Colline incarne à Paris un répertoire de créations contemporaines exigeantes, « basé sur le texte, qui pose toujours des questions de sens, de sens dans notre vie contemporaine, […] avec aussi l’idée de regarder le monde en face » — 1. Evelyn ter Bekke et Dirk Behage, dans un esprit moderniste, éradiquent les anciennes atmosphères de la Colline et conçoivent une identité consacrant le lieu, une direction et une vision du théâtre (et non une illustration des pièces). En France, leur proposition formelle frappe, inhabituelle. Leur identité se fonde sur un lettrage original organisant des compositions typographiques particulièrement structurées : le mot Colline siège au centre, à partir de lui – tel un label culturel – se distribue le nom des auteurs et des pièces. L’ensemble se distingue par des couleurs Pantone et un blanc soutenant. Une révérence au graphiste imprimeur H. N. Werkmann (1882-1945) se repère à différents niveaux : l’utilisation de formes géométriques simples aux contours imprécis accentuant la force vibrante des couleurs. Cette identité – constructions lumino-typographiques aux tonalités irradiantes – se posent sur les murs de la ville, avec une uniformité obsédante, certes avec des variations, parfois infimes ou décisives, année après année. Positionner sur six ans un paysage visuel, dans les passages publics dépasse le simple fait d’identifier un théâtre, et même les volontés d’intriguer ou d’éduquer l’œil. Ces affiches immaculées, ordonnées viennent a contrario pervertir l’ordre public. Si le duo scande que «le graphisme n’est pas fait pour le mur blanc du musée mais pour la boite aux lettres », le duo projette — 2 sur nos murs soumis aux fluctuations visuelles des marchés financiers un graphisme pur, un éclairage cru. Ils ouvrent dans la ville des espaces réflexifs — 3, des espaces d’exactitude. « Exercez-vous dans la claire vision et dans la conservation en vous des images de beauté : à la fin c’est une seule et même image qui demeurera en permanence » — 4. Le dessein de Braunschweig est de « regarder le monde en face », parfois avec légèreté, parfois de façon éprouvante, la Colline ne divertit pas, elle invite des auteurs contemporains à penser insolemment notre monde. L’interprétation moderniste — 5 Evelyn ter Bekke et Dirk Behage se situe là. Hiératiques, façades identitaires, homogènes leurs affiches répercutent l’ordre trouble que l’on peut vivre dans des mises en scène contemporaines, elles ne figurent pas les différents tumultes des pièces de théâtre, mais l’essence – et la nécessité – de l’effervescence.

 

Cette tension entre contemporain et historique (déjà présent pour l’identité visuelle du musée national de la préhistoire aux Eyzies) se résoud différemment au musée national Adrien Dubouché à Limoges. Les graphistes s’inspirent de la matière du musée pour construire l’identité, la signalétique, les cartels et les affiches : la porcelaine. À un artisanat délicat, délaissé, ils édifient des totems. Plus que des jalons signalétiques, ces pièces uniques évoquent les possibilités de la continuité de la création. Comme ciment à cette identité, ils dessinent un lettrage bâton consolidé par des barres transversales pour que durant la cuisson, les lettres porcelaine ne se déforment pas. L’éclat blanc et bleu de la porcelaine, l’intensité des couleurs en sérigraphie (pour les affiches réalisées au Lézard Graphique) subliment le lettrage. Avec cette commande, l’atelier ter Bekke et Behage marque un tournant. Ils concrétisent par une étude classieuse et minutieuse, les qualités tactiles de l’objet. D’une certaine manière, tout projet de graphisme conduit à du design d’objets. La concurrence numérique a permis à certains imprimeurs, façonneurs, artisans de saisir la puissance atomique — 6 de l’objet. Depuis dix ans, l’attention aux détails que porte l’atelier à la typographie se radicalise par les innombrables et infimes alternatives du support livre : papier, encre, reliure (notable dans la brochure de saison du théâtre de la Colline). « Un objet technique est un objet organisé. il faut lui donner une forme. en règle générale, l’intersection, le lien est plus important que pour le produit préfabriqué » écrit Otl Aicher en évoquant le travail du designer Charles Eames — 7. Cette idée d’intersection peut éclairer en profondeur l’œuvre d’Evelyn ter Bekke et Dirk Behage, justement parce leur production mêle fondamentalement une appréhension frontale et un aspect lisse. Ce « lisse » résulte d’un traitement conceptuel et formel de la surface à partir duquel les graphistes travaillent l’expression des rapports (lignes et couleurs, rapport entre la typographie et des modes de lecture, etc. ou, simplement le dialogue d’un couple). L’intersection technique devient le noeud des intersections de sens (de lecture, relationnel, contextuel). Peut-être faut-il retourner aux pensées des modernistes néerlandais pour entrevoir l’intensité de l’œuvre des graphistes : « plus la nature s’abstrait et plus le rapport devient sensible » — 8. Est-ce pour cette raison que leurs livres pour les artistes Marinette et Henri Cueco, qui tous deux, différemment, dissèquent l’idée de nature, ainsi que leurs travaux avec l’architecte Marc Barani demeurent des pièces remarquables ? Dans ces derniers projets, ils explorent des surfaces planes, sensibles, contrastées ou harmonieuses questionnant les strates de nos espaces, vécus comme fantasmés. Leur vision (et restitution graphique) du monde s’équilibre par des points de tension entre des aspirations ascétiques et un quotidien hédoniste, ascétisme par la construction de paysages épurés, austères, ataraxiques et hédonisme par une vivification souvent colorée et haptique à même de réveiller des territoires endormis.

 

Aujourd’hui, depuis leur studio parisien du onzième arrondissement, le duo natif d’Hollande s’investit ardemment en tant que défenseurs du graphisme, notamment au sein de l’AGI. Fin des années 1980, Dirk Behage quitte la Hollande pour Paris, convaincu par la politique Grapus. Il fonde avec Pierre Bernard et Fokke Draaijer l’Atelier de Création Graphique. Restés proches de Pierre Bernard, dès la création de leur propre studio en 1997, Evelyn ter Bekke et Dirk Behage continuent de défendre l’idée d’un graphisme d’utilité publique, d’un graphisme « pour tout le monde » où « le partenaire fondamental est l’état ». « Outil pour rendre la société un peu plus claire », chaque projet graphique promet de « voyager entre les images », en toute intelligence. Outil, utile, le design graphique aura toujours plus de fonctions qui lui échappe que d’impératifs serviles, en effet, en tant qu’articulation de processus liants, à l’intersection, les sens à saisir restent des décisions et des révélations individuelles.

 

1 — Extrait de la conférence au Centre Pompidou, Graphisme en revue datant du 10 novembre 2010.

2 — À certains aspects, leurs affiches ont l’éclat et la lumière des écrans publicitaires.

3 — Entendu que le design graphique peut être une matière à contemplation et à réflexion. Ici, l’expression renvoie à la définition du « designer réflexif » de Hugues C. Boekraad, cf. Pierre Bernard, Ceci n’est pas mon travail. Design pour le domaine public, Lars Müller Publishers, 2006.

4 — Mondrian, dans le dialogue « réalité naturelle et réalité abstraite », publiée dans la revue De Stijl (1919–1920) et reproduit dans Michel Seuphor, Mondrian, Librairie Séguier, 1987, p. 275.

5 — Du modernisme artistique des années 1920. Braunschweig se nourrit par ailleurs du théâtre d’Ibsen.

6 — La dématéralisation numérique étant composée de bits, à l’inverse des objets, d’atomes. Cf, Negroponte, L’Homme numérique, Poche Pocket, 1997.

7 — Otl aicher, Le monde comme projet, éditions B42, 2015, p. 66.

8 — Mondrian, op.cit., p. 242.